Bonjour Gaëlle,
Bien que vous ne soyez pas demanderesse d'explications, j'ai plaisir à vous en donner, car vos différentes réactions, notamment votre mail et la lettre de votre beau père, me donnent l'opportunité de quelques réflexions intéressantes.
Vous faites un travail d'écriture et d'interprétation de chansons et, dans un lieu comme le mien, vous n'avez pas été payée. Vous trouvez cela anormal et vous avez raison, selon la façon de raisonner.
Si l'on raisonne dans le cadre d'un univers culturel pris en charge par la politique et donc par les subventions, ce n'est évidemment pas normal. Quand un lieu reçoit des subventions de fonctionnement, c'est bien entendu pour payer les artistes, selon les normes réglementaires en vigueur.
En l'occurrence, et contrairement à ce que vous croyez savoir, l' Essaïon ne bénéficie pas de subvention, ou si peu que cela ne modifie à peu près en rien sa capacité de fonctionnement: depuis juillet 2003, époque où j'ai pris la direction du lieu, Essaïon a reçu 5 000 euros de la Mairie de Paris et 24 500 de la SACEM, sur un budget annuel moyen de 400 000 euros, soit pour trois ans 1 200 000 euros, soit encore un pourcentage de moins de 2,5%. J'ai tout lieu de penser qu'elles ne seront même pas renouvelées ; bien entendu je le regrette, mais je vous avoue que je crois que je ne m'en rendrai à peu près pas compte!
Par conséquent, l’Essaïon est soumis à ce qu'on appelle vulgairement la loi du marché, celle de l'offre et de la demande. Dans cette logique: pas de public, pas de recettes, pas de rémunération. Sur l’ensemble des recettes, je paye par priorité les salaires des salariés permanents de l’Essaïon, le loyer, les impôts et taxes, la SACEM, la CNV, la TVA, l’EDF, Télécom, les fournisseurs de documents de communication, tous créanciers à qui je ne puis proposer de prendre avec moi un risque financier en fonction de la recette, c'est-à-dire du désir du public de venir voir tel ou tel artiste. Mes capacités de mécénat sont limitées par mes capacités financières personnelles et je n’ai pas les moyens de faire plus, je ne peux donc pas payer les artistes avec des recettes que je n'ai pas.
Cela étant les comptes de résultats de l'Essaïon comportent quand même environ 30% de rémunérations artistiques, et je tiens à souligner que les jours où vous avez été là ont été particulièrement creux au cabaret, ainsi que le montre le détail des pièces jointes (relevé de billetterie et décompte de co réalisation avec les artistes, selon les modalités explicitement décrites dans les conditions d'accueil), qui elles mêmes sont le reflet fidèle des feuilles de réservation, également à votre disposition. Des subventions de fonctionnement d'un montant significatif permettraient de rémunérer plus correctement tous les artistes, quelle que soit la fréquentation du public.
Je parle de mécénat car cela ressemble fort à ce que je fais à l'Essaïon, je vous en laisse juge ici même.
J'ai acheté le bail du théâtre avec les économies que j'ai réalisées pendant trente années de vie salariée en entreprise, auquel j'ai ajouté un emprunt, que je rembourse avec le salaire de mon mari, qui me sert également à vivre. En effet je ne perçois personnellement aucune rémunération pour les douze heures de travail que je fournis quotidiennement depuis juillet 2003. Bien entendu je ne m'en plains pas, personne ne m'y oblige et c'est par goût de la création artistique et de la découverte d’artistes talentueux que je le fais. En outre cela m'a permis de garder la ligne sans faire de régime ou de gymnastique rébarbative, ce qui à 55 ans est fort appréciable!
L'Essaïon compte trois salariés permanents : une administratrice, également chargée de communication, un régisseur et une caissière à temps partiel. Deux stagiaires et un régisseur intermittent pour la deuxième salle, des amis qui m'aident dans la partie restauration, service des assiettes et des boissons, que j'effectue le plus souvent moi-même, après une journée complète de travail au bureau. Le lieu ne peut guère fonctionner à moindre régime.
Globalement l’Essaïon fonctionne bien et de mieux en mieux, dans la mesure où nous avons réussi, grâce à la qualité de la programmation et de l'accueil, à développer et à fidéliser le public, ainsi que les professionnels. Cependant, son économie demeure précaire, compte tenu de la taille du lieu et de sa configuration propre (deux petites salles, qui rendent plus délicat l'amortissement des frais fixes en proportion des recettes).
Si j'arrive aujourd'hui, après presque trois ans de fonctionnement, à des comptes à peu près en équilibre, c'est grâce à la location du lieu les jours réservés à cet effet, c'est à dire en dehors des jours de programmation artistiques, complétées des menues recettes résultant de la restauration.
Grâce à cet équilibrisme, j'ai réussi jusqu'à présent à ne pas me contenter de louer systématiquement le lieu, comme tant d'autres petits endroits dans Paris, sans parler de ceux qui font leur vraie recette dans la restauration ou la boisson, et confient au chapeau le soin de rémunérer les artistes: bien entendu il ne s'agit pas d'une critique de ma part, je suis bien placée pour savoir que ce n'est pas facile de faire vivre de petites entreprises, qu'elles aient ou non une vocation première artistique.
Mais à la lecture de vos remarques, je me demande si j’ai raison: je ferais peut-être mieux de louer purement et simplement les salles, à des gens qui en ont les moyens, en cessant de m'intéresser à des artistes débutants et talentueux, mais n'ayant pas encore rencontré leur producteur idéal. Ou alors peut-être devrais je transformer le cabaret en un lieu d'abord consacré à la restauration et à la boisson, accessoirement à la programmation artistique, où le public serait obligé de consommer, au lieu d'acheter un billet pour voir un spectacle vivant. Non seulement j'éviterais des réactions comme les vôtres, peu encourageantes il faut bien le dire, mais encore je gagnerais peut-être un peu ma vie... je suis comme vous, ça me fait rêver!
Bien sincèrement je serais prête à reparler de tout cela avec vous si vous le décidiez, car vous êtes la première à vous exprimer assez franchement sur le sujet, bien que vous ne soyez sans doute pas la seule à le penser.
En tous cas je suis contente pour vous que vous ayez en perspective de bons moments à déguster, car je pense que, si vous ne connaissez pas bien certaines réalités économiques, vous êtes plutôt une belle artiste, et on ne peut pas être capable dans tous les domaines.
Bonne continuation donc à vous aussi.
M....
PS Nos échanges et la référence dans vos mails et courrier à Anne Hidalgo et à Claude Lemesle, me donnent l’idée de leur en adresser respectivement copie .Ce sera peut-être l’occasion d’un nouveau dialogue constructif.
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